Films
biologiques :
Ami ou
ennemi ?
Imaginez que vous participez à Jeopardy. Alex
Tribec vient de vous demander de choisir une catégorie alors que vous tirez de
l’arrière par 400$ sur le meneur. Une seule des questions à 500 $ n’a pas
été choisie et la dernière catégorie contenait des questions extrêmement
difficiles et souvent confuses. Vous prenez donc votre courage à deux mains et
vous lancez : « Alex, pour 500 $, je choisis la catégorie Phénomènes
naturels. »
Pendant qu’Alex commence à lire la question,
vous prenez une profonde respiration : « Qu’ont en commun la plaque
dentaire, le limon glissant sur les roches d’une rivière, la pellicule
gélatineuse sur les parois internes d’un vase à fleurs, les taches
disgracieuses sur le cuves de toilettes, les résidus qui bloquent vos tuyaux,
une otites moyennes (infection de l’oreille) et une endocardite bactérienne (infection de la surface intérieure du
cœur) ? »
Votre cerveau cesse tout à coup de fonctionner,
vous devez la bouche sèche, puis vous vous dites à vous-mêmes :
« Pourquoi n’ai-je pas écouté ma mère et suivi des cours en
sciences ? » Toutefois, au cours de cette fraction de seconde, vous
vous êtes aussi souvenu d’un documentaire que vous avez vu à CNN sur les spas
et vous connaissez la réponse.
« Alex, que sont les FILMS BIOLOGIQUES ? »
LE PROBLÈME
Les films biologiques ne représentent rien de
nouveau dans le monde. Comme la question de Jeopardy les décrit, on peut très
bien les voir dans n’importe quel environnement où l’on trouve un débit d’eau
ou une surface où elle peut adhérer. En fait, depuis 1684, les scientifiques
s’efforcent de déterminer la façon de gérer les films biologiques. Plus de deux
siècles auparavant, Antonie van Leeuwenhoek a produit une étude sur la plaque
dentaire (qu’il avait appelé pellicule) dans laquelle il faisait l’observation suivante :
« J’en conclus que le vinaigre avec lequel je me suis lavé les dents n’a
tué que ces animaux qui se trouvaient à l’extérieur de la pellicule, mais sans
en traverser la substance complète. »(1)
Les films biologiques peuvent être dangereux ou
bénéfiques selon l’endroit où on les trouve et de quels organismes ils
proviennent. Dans l’industrie, les films biologiques sont responsables de la
perte de milliards de dollars en productivité en raison des dommages qu’ils
portent aux infrastructures, dont les plus connus sont le blocage ou la
corrosion des tuyaux. Toutefois, en biotechnologie, les films biologiques sont
utilisés pour le traitement des déchets environnementaux comme les égouts, les
eaux souterraines contaminées ou le sol. On les utilise également pour produire
une variété de produits biochimiques qui peuvent servir à la fabrication de
médicaments ou d’additifs alimentaires. Même mère nature utilise les films
biologiques. Certains d’entre eux adhérent aux racines des plantes agricoles et
aide à la circulation des nutriments vers et à partir des plantes, ce qui
résulte en une amélioration de la productivité. En tant que société, toutefois,
nous associons généralement les films biologiques aux infections qui y sont
reliées comme, par exemple, les otites moyennes et les endocardites bactériennes où les films biologiques
peuvent se développer sur la surface des instruments médicaux comme les cathéters, les implants médicaux ou les pansements.(2)
Au fait, les films biologiques pullulent
allègrement sur de nombreuses surfaces résidentielles comme les toilettes, les
éviers, les dessus de comptoir, les planches à découper et les cafetières. Une
désinfection déficiente et des produits mal nettoyés peuvent contribuer à
augmenter l’incidence des maladies associées aux organismes pathogènes que l’on
trouve en abondance autour de la maison.
COMPOSITION
Selon le sens littéral, un film biologique est
un « limon vivant » qui a adhéré à une surface. »(3) Lorsque les
bactéries et les champignons collent à la surface, ils commencent à sécréter
une substance visqueuse et collante (techniquement appelée polysaccharide
extracellulaire) qui les aide à coller à tous les types de surface comme les
métaux, les plastiques, les roches, les instruments médicaux implantés, et même
les tissus. Cette pellicule biologique offre également un milieu protecteur
pour y vivre. En fait, la structure générale d’un film biologique est
constituée de 85 % de polysaccharides et de 15 % de micro-organismes.
C’est beaucoup de limon.
La bactérie et la pellicule biologique peuvent
maintenant attirer d’autres matériaux comme l’argile, les matériaux organiques,
les cellules mortes et autres particules qui flottent au dessus du film
biologique, ce qui ajoute à la dimension et à la diversité de la colonie de
films biologiques. Un peu à la manière d’une boule de neige qui descend une
colline en roulant et qui devient toujours plus volumineuse, ce film biologique
grandissant sert d’aimant pour retenir les autres organismes et favoriser leur
croissance, devenant plus volumineux et plus varié.
Il est intéressant de noter que plus de
99 % de toutes les bactéries dans le monde existent en tant que partie
d’une communauté de film biologique bien que, historiquement, les microbiologistes
n’aient étudié que les bactéries flottantes (planctoniques). Cela peut ne pas
sembler entièrement significatif, mais la recherche a démontré que dès qu’un
micro-organisme se fixe à la surface d’un film biologique, il « devient »
une ensemble de germes antérieurement inutilisés, ce qui en fait un organisme
sensiblement différent de ceux auxquels nous sommes confrontés. Les études
menées jusqu’à maintenant ont démontré qu’un antibiotique capable de tuer des bactéries
flottantes doit être multiplié par 1000 pour être en mesure de tuer une colonie
de films biologiques.(4)
Il est là le nœud du problème. Une colonie de
films biologiques comporte un certain nombre d’avantages pour les
micro-organismes, y compris une protection environnementale contre les éléments
défavorables comme les rayons UV, la dessiccation et les antimicrobiens. Elle
agit également pour attirer les nutriments selon sa charge négative. De
nombreux nutriments (particulièrement les cations) sont attirés par la surface
des films biologiques, ce qui fournit aux cellules de bactéries dans le film
biologique les nutriments en plus grande quantité qu’elles ne les trouveraient
dans les eaux environnantes. Essentiellement, cela permet de vérifier les
résultats obtenus par van Leeuwenhoek en 1684 lors de son étude de la plaque
dentaire.
LES RISQUES
Les films biologiques constituent un sujet
chaud. Le premier cas qui a mis les films biologiques à l’avant plant de la
microbiologie est survenu en 1994 – lors de l’infection de centaines de
personnes asthmatiques. Les infections étaient causées par des inhalateurs
contaminés qui contenaient des éléments de films biologiques porteurs d’une
bactérie connue sous le nom de Pseudomonas aeruginosa. La bactérie, dans son
état de film biologique, était en mesure de survivre au processus de
désinfection pendant la fabrication de l’inhalateur et, dès que des personnes
asthmatiques les utilisaient sans se méfier, elle était transportée directement
dans les tissus des poumons où elle florissait. Au moins 100 personnes sont
décédées d’une infection aux films biologiques.
Plus
près de chez nous, le cas d’une éclosion due à la bactérie E. Coli O157:H7 en mai 2000 à Walkerton a tué sept personnes
en plus d’affecter plus de 2 500 résidents, la plupart des enfants.
Le système d’aqueduc de la ville de Walkerton avait été contaminé
par la bactérie E.
Coli O157:H7 à la suite de fortes pluies qui s’étaient abattues au début
de mai 2000. La source de la bactérie E. Coli O157:H7 avait été retracée dans un champ
où l’on avait épandu du fumier. Le système de traitement des eaux n’était pas
bien entretenu et il ne contenait pas le niveau de chlore résiduel suffisant
pour tuer les bactéries et arrêter leur prolifération ou, à tout le moins,
amoindri le niveau de contamination. Suite à l’éclosion, on a rincé et
décolmaté les 41 kilomètres de canalisation d’eau dans le cadre du programme de
restauration des conduites d’eau de la ville. On a remarqué lors de l’opération
de décolmatage que le niveau de coliformes et de bactéries hétérotrophes avait
augmenté dans le système en raison d’une matière qui se trouvait sur le film
biologique de la surface intérieure des conduites d’eau décolmatées. (7)
Une autre région a vécu des problèmes
croissants de films biologiques dans les spas, bains d’hydrothérapie et bains
de pieds thérapeutiques. En Amérique du Nord, on retrouve un grand nombre de
spas dans divers établissements de soins de santé, d’enseignement et
d’hébergement, sans mentionner le nombre de ces bains utilisés dans l’industrie
de thalassothérapie. La configuration de ces bains permet l’accumulation d’eau,
dans les pompes et la canalisation, réunissant les conditions idéales pour la
prolifération des films biologiques.
Les films biologiques représentent deux risques
réels dans ces bains ou spas. D’abord, les bactéries sont excrétées du film
biologique et des autres baigneurs et elles sont présentes dans l’eau. Les
plaies et les fissures dans la peau peuvent s’infecter suite à une telle
exposition. Toutefois, le risque le plus important ne réside pas dans l’eau. Lorsqu’on
actionne le système de propulsion de l’eau d’un spa ou d’un bain à remous, des
petits segments de films biologiques peuvent se séparer, puis être pulvérisés
dans la brume sèche qui recouvre l’eau. L’inhalation des bactéries provenant de
films biologiques des baignoires à remous peut causer des dommages pulmonaires
importants. En continuant d’utiliser des spas ou de travailler près d’eux, il
existe un risque d’emprunter une spirale descendante vers une possible
incapacité. Il se peut que certaines personnes qui se sentent malades et
puissent espérer se sentir mieux en demeurant plus longtemps dans le spa, ce
qui risque d’empirer leur cas.
DÉTECTION
RAPDIE
Il peut
s’avérer difficile de vérifier la présence d’un film biologique et d’en évaluer
son ampleur. Les bactéries seront régulièrement excrétées du limon de films
biologiques. La force de cisaillement (mécanique ou hydrodynamique) appliquée à
un film biologique le « raserait » littéralement en tranches ou en
tessons de matériaux potentiellement infectés.(5) Si l’on applique une tension
soudaine à l’endroit où se trouve le film biologique, il est possible de
déloger un faisceau de bactéries. En prenant un échantillon d’eau immédiatement
après avoir désinfecter le spa, il serait possible de découvrir un niveau
bactériologique supérieur au niveau acceptable, puisque le film biologique aurait
été affecté par le désinfectant. Si l’on prend régulièrement des échantillons
d’eau sur une période d’un mois, il se peut que l’on constate que le niveau de
bactéries soit étrangement à la hausse comme à la baisse. Ces écarts peuvent
être imputables à divers facteurs, notamment le moment de la journée où
l’échantillon a été pris, la durée d’utilisation du spa précédent l’échantillonnage
et la date de la dernière désinfection. Ces écarts peuvent aussi permettre de cibler
les problèmes ou la présence d’un film biologique, s’il y a lieu. Elles ne
permettent pas de déterminer la dimension réelle du film biologique ou le niveau
de contamination, ce qui ne peut être fait qu’en prenant des échantillons (en
grattant) de la surface du film biologique.
COMMENT SE
DÉFENDRE CONTRE UN FILM BIOLOGIQUE
La bonne
nouvelle est qu’il est possible d’enlever et de détruire les films biologiques
à partir de traitements chimiques ou physiques.(6) Les traitements chimiques à
l’aide de produits chimiques oxydants comme le chlore ou le peroxyde
d’hydrogène ont été reconnus comme étant aptes à enlever et à détruire les
films biologiques. Selon le niveau de contamination, il est aussi possible
d’avoir recours à des moyens mécaniques (la bonne vieille méthode qui consiste
à laver le spa) pour enlever les films biologiques sur les surfaces, mais les
produits chimiques oxydants sont habituellement nécessaires pour extraire
entièrement le limon des films biologiques. Dans les spas d’hydrothérapie, la
désinfection appropriée de la pompe, des conduites d’eau et des buses n’est
jamais superflue. Il est préférable d’employer régulièrement des méthodes de
nettoyage et de désinfection appropriées. Il est important de se souvenir qu’un
film biologique n’a besoin que de très peu de temps pour s’établir à nouveau et
vous obliger à reprendre le combat.
CONSIDÉREZ
CECI…
La prochaine fois que vous résiderez à l’hôtel,
posez-vous cette question : « Quand a-t-on nettoyer la canalisation
de la cafetière pour la dernière fois ? » Peut-être devriez-vous
reconsidérer la possibilité de vous faire un café dans votre chambre et vous
rendre plutôt au Tim Horton ou au Second Cup le plus près. J’en sais quelque
chose, c’est ce que je fais moi-même !
Références :
(1) Stewart P. Mechanisms of Biofilm
Resistance to Antimicrobial Agents. Center for Biofilm Engineering. Montana State University.
www.erc.montana.edu/CBEssentials-SW/research/Antimicrobials/default.htm
(2) The Biofilm Institute. What is a
Biofilm? www.film
biologique.org/whatis_film biologique.htm
(3) Stoodley P. American Society for
Microbiology Biofilms Project. Center for Biofilm Engineering. www.rit.edu/~jadsbi/asmfilm
biologique/pseudomonas.html
(4) Gilbert P, McBain. Biofilms: Their
impact on health and their reluctance toward biocides. AJIC 2001; 29:252-255.
(5) Bierman S. Biofilm: Secret Refuge of
the Microbial World. ICT. 2005; 9(9): 12-14.
(6) Dreeszen P. Biofilm. Edstrom
Industries Inc. Juin 2003
(7) Ministry of the Environment.
Technical Report on the Status of the Walkerton Water Supply System. Novembre 2000.